Depuis sa
retraite, il y a dix ans, il a créé un personnage
de « Monsieur Tout Le Monde », son double photographique.
Un incroyable succès public.
"Me prendre en photo? Ce n'est pas
que je n'ai pas confiance dans les autres photographes... Mais
je dois avoir quelque chose qui fera l'affaire". Parmi
les quelque deux cent quatre vingt autoportraits de fiction que
Gilbert Garcin a réalisés en dix ans, il a extirpé
celui-là. Pas franchement un portrait de lui. Celui de
l'autre plutôt, son double photographique. La vraie notoriété,
dit la légende. Un rictus sur les lèvres trahit
à peine son amusement : "Quand on est sur une
cheminée, en forme de buste à la Louis XIV, on peut
vraiment parler de notoriété. Autant jouer à
fond la carte de l'autodérision..."
Christine Ollier ne l’entend pas de cette
oreille. La galeriste parisienne, qui représente le Gilbert
Garcin, n'hésite pas un instant à dire qu'il est
un des Marseillais internationalement reconnus. Lui, c'est par
jeu, qu’il se prouve le contraire. Parcourant en badaud
les expositions où sa trombine est reproduite des dizaines
de fois, il constate avec délectation que personne ne fait
le rapprochement... "C'est plutôt satisfaisant,
glisse-t-il, ça démontre que mon personnage est
bien vivant."
Dans le quartier du Prado où il réside, rien n'indique
non plus que derrière le papi tranquille de grande stature,
portant pantalon ample et chaussures confortables, se cache un
artiste de renom... Le monsieur tout le monde au pardessus qui
a fait son succès planétaire est un peu un semblable.
Demandez-lui donc de parler de sa vie, celle d'avant la photo.
Il répond, discret et gêné que "comment
dire... c'est une vie sans histoire", donc "il
n'y a pas grand chose à dire".
Naissance à la Ciotat en 1929 d’un
père imprimeur. Une Ecole Supérieure de Commerce
à Marseille en guise d’études. Une entreprise
créée à la sortie de l'école. Vingt
ans passés à la rue Breteuil, quarante au Prado
("donc je ne suis pas très mobile").
Un certain regard porté sur le monde, quand même
: « Comme beaucoup de gens, j'ai toujours eu le sentiment
que la vie est une comédie et qu'on est là pour
jouer un rôle Vous n'avez pas l’impression que quelqu'un
vous regarde faire et dire ? » Depuis dix ans, un certain
monsieur au pardessus est perché sur l’épaule
de Gilbert Garcin ; le sourcil légèrement recourbé
par l’étonnement et le regard dubitatif.
Tout (re)commence à l’âge
de la retraite. Quand d’autres vont à la pêche,
il laisse tomber les régates de voile, dont les multiples
trophées ornent son bureau. « De manière
présomptueuse, on a des choses à dire, souffle-t-il.
J’avais un profond besoin de communiquer ». Il
opte alors pour la photo, tout bêtement parce que c’est
facile, immédiat. De son propre aveu, il "vasouille",
pendant deux à trois ans dans un club d’amateurs,
à faire du paysage, puis est frappé par la révélation.
C’est en 1992, à Arles, qu’un stage de photographies
mises en scène lui montre la voie. Il va la suivre allégrement,
et avec un succès inattendu.
La technique, artisanale, consiste à
découper des photos de personnages et à les placer
dans un paysage imaginaire, le tout photographié à
son tour. Aucune tricherie, si ce n’est ce jeu d’illusions,
aucune retouche informatique, « les ombres sont de vraies
ombres, » précise-t-il. Un comble, à
l’heure du numérique.
C’était malhabile, mais il y avait un résultat,
ça fonctionnait !", s’enthousiasme-t-il encore.
Il pense à la photo satirique, avec des hommes politiques
pour sujet. Question de facilité, il décide de se
mettre en scène lui-même. « J’ai
pensé qu’il y avait là moyen de faire une
autobiographie fictive. J’avais envie de créer un
héros de BD ou de roman. Un personnage figé, qui
ne vieillirait pas ». Après quelques tâtonnements
qui lui font opter un temps pour une silhouette à la M.
Hulot, il crée le fameux monsieur au pardessus. Un homme
"très ordinaire", affublé du manteau de
son beau-père.
Ainsi paré, le personnage embrasse des dizaines de situations
allégoriques, produites par son inépuisable machine
à idées personnelle. "Il a accumulé
toute sa vie des sentiments et des visions du monde qu'il ressort
à grande allure", analyse Yves Gerbal, professeur
et écrivain qui a souvent signé des textes sur l’œuvre
du photographe. "Comme s'il retrouvait dans sa tête
des choses qu'il n'avait pas pu exprimer, et qu’il fallait
le faire de toute urgence". Sur l’image intitulée
Vivre dans le désert, le personnage, de dos, étreint
un gros caillou à taille humaine par l’épaule.
D’une autre où il est attaché à des
fils, il dit « qu’on est sa propre marionnette,
qu’on n’arrive pas à maîtriser les choses,
» de la suivante « qu’on éprouve
le besoin de communiquer, qu’on a tendance à toujours
parler de soi. » Des thèmes universels, pas
forcément originaux. Mais Gilbert Garcin a pour lui d’être
un néophyte en art et de n’avoir rien à perdre.
"C’est du bonus qu’il prend", ajoute
Yves Gerbal.
Au culot, il envoie son book aux plus grands festivals. En 1998,
à Braga, un événement majeur de la photo
au Portugal, il se retrouve même en couverture du catalogue.
C’est là que la galerie parisienne Les Filles du
Calvaire le remarque et lui donne un coup de pouce en l’exposant
à Paris-Photo, le grand rendez-vous d’octobre de
l’image. « J’ai fait un mur de photos de
Gilbert Garcin. J’en ai vendu 80 ! se souvient Christine
Ollier. Je l’ai fait à titre de soutien. Je me suis
retrouvée à gérer sa carrière ! »
En cinq ans, sa cote a été multipliée par
six, suscitant des jalousies chez les moins chanceux. Difficile
à avaler la réussite fulgurante d’un retraité
de la photographie... « On ne peut pas parier sur un
succès pareil », poursuit la galeriste. «
Je ne suis jamais parvenu à vendre des photos au prix où
il les vend », constate Bernard Caramante,
autre retraité et ancien photographe qui réalise
ses tirages. « Je l’admire pour avoir eu une telle
ascension ». Dans sa famille, on ne goûte qu’à
moitié la prouesse. « C’est peut être
difficile d’aller contre les conventions », reconnaît
Garcin, « je peindrais des paysages provençaux,
on dirait : papi, tu fais de jolis tableaux... »
Monique, sa femme, est de ses fervents soutiens,
trop heureuse de voir son homme "très renfermé",
devenir se transformer. A l’usure, elle a même fini
par accepter d’entrer dans l’univers. Une madame tout
le monde, au manteau rouge, a rejoint l’autre. Elle est
le deuxième personnage du livre que Gilbert Garcin prépare
pour leurs 50 ans de mariage. : « Sur la vie de couple,
on a peut être dire des choses à dire »
Pas un message pour la postérité,
juste une nouvelle expérience à partager. A quoi
peu encore rêver le monsieur au pardessus ? "A
être en bonne santé, à se faire vieux..."
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