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Valerie SIMONET,

Marseille l’Hebdo - N°158 du 15 octobre 2003
Gilbert Garcin, l’homme au pardessus

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Depuis sa retraite, il y a dix ans, il a créé un personnage de « Monsieur Tout Le Monde », son double photographique. Un incroyable succès public.

"Me prendre en photo? Ce n'est pas que je n'ai pas confiance dans les autres photographes... Mais je dois avoir quelque chose qui fera l'affaire". Parmi les quelque deux cent quatre vingt autoportraits de fiction que Gilbert Garcin a réalisés en dix ans, il a extirpé celui-là. Pas franchement un portrait de lui. Celui de l'autre plutôt, son double photographique. La vraie notoriété, dit la légende. Un rictus sur les lèvres trahit à peine son amusement : "Quand on est sur une cheminée, en forme de buste à la Louis XIV, on peut vraiment parler de notoriété. Autant jouer à fond la carte de l'autodérision..."

Christine Ollier ne l’entend pas de cette oreille. La galeriste parisienne, qui représente le Gilbert Garcin, n'hésite pas un instant à dire qu'il est un des Marseillais internationalement reconnus. Lui, c'est par jeu, qu’il se prouve le contraire. Parcourant en badaud les expositions où sa trombine est reproduite des dizaines de fois, il constate avec délectation que personne ne fait le rapprochement... "C'est plutôt satisfaisant, glisse-t-il, ça démontre que mon personnage est bien vivant."
Dans le quartier du Prado où il réside, rien n'indique non plus que derrière le papi tranquille de grande stature, portant pantalon ample et chaussures confortables, se cache un artiste de renom... Le monsieur tout le monde au pardessus qui a fait son succès planétaire est un peu un semblable. Demandez-lui donc de parler de sa vie, celle d'avant la photo. Il répond, discret et gêné que "comment dire... c'est une vie sans histoire", donc "il n'y a pas grand chose à dire".

Naissance à la Ciotat en 1929 d’un père imprimeur. Une Ecole Supérieure de Commerce à Marseille en guise d’études. Une entreprise créée à la sortie de l'école. Vingt ans passés à la rue Breteuil, quarante au Prado ("donc je ne suis pas très mobile"). Un certain regard porté sur le monde, quand même : « Comme beaucoup de gens, j'ai toujours eu le sentiment que la vie est une comédie et qu'on est là pour jouer un rôle Vous n'avez pas l’impression que quelqu'un vous regarde faire et dire ? » Depuis dix ans, un certain monsieur au pardessus est perché sur l’épaule de Gilbert Garcin ; le sourcil légèrement recourbé par l’étonnement et le regard dubitatif.

Tout (re)commence à l’âge de la retraite. Quand d’autres vont à la pêche, il laisse tomber les régates de voile, dont les multiples trophées ornent son bureau. « De manière présomptueuse, on a des choses à dire, souffle-t-il. J’avais un profond besoin de communiquer ». Il opte alors pour la photo, tout bêtement parce que c’est facile, immédiat. De son propre aveu, il "vasouille", pendant deux à trois ans dans un club d’amateurs, à faire du paysage, puis est frappé par la révélation. C’est en 1992, à Arles, qu’un stage de photographies mises en scène lui montre la voie. Il va la suivre allégrement, et avec un succès inattendu.

La technique, artisanale, consiste à découper des photos de personnages et à les placer dans un paysage imaginaire, le tout photographié à son tour. Aucune tricherie, si ce n’est ce jeu d’illusions, aucune retouche informatique, « les ombres sont de vraies ombres, » précise-t-il. Un comble, à l’heure du numérique.

C’était malhabile, mais il y avait un résultat, ça fonctionnait !", s’enthousiasme-t-il encore. Il pense à la photo satirique, avec des hommes politiques pour sujet. Question de facilité, il décide de se mettre en scène lui-même. « J’ai pensé qu’il y avait là moyen de faire une autobiographie fictive. J’avais envie de créer un héros de BD ou de roman. Un personnage figé, qui ne vieillirait pas ». Après quelques tâtonnements qui lui font opter un temps pour une silhouette à la M. Hulot, il crée le fameux monsieur au pardessus. Un homme "très ordinaire", affublé du manteau de son beau-père.

Ainsi paré, le personnage embrasse des dizaines de situations allégoriques, produites par son inépuisable machine à idées personnelle. "Il a accumulé toute sa vie des sentiments et des visions du monde qu'il ressort à grande allure", analyse Yves Gerbal, professeur et écrivain qui a souvent signé des textes sur l’œuvre du photographe. "Comme s'il retrouvait dans sa tête des choses qu'il n'avait pas pu exprimer, et qu’il fallait le faire de toute urgence". Sur l’image intitulée Vivre dans le désert, le personnage, de dos, étreint un gros caillou à taille humaine par l’épaule. D’une autre où il est attaché à des fils, il dit « qu’on est sa propre marionnette, qu’on n’arrive pas à maîtriser les choses, » de la suivante « qu’on éprouve le besoin de communiquer, qu’on a tendance à toujours parler de soi. » Des thèmes universels, pas forcément originaux. Mais Gilbert Garcin a pour lui d’être un néophyte en art et de n’avoir rien à perdre. "C’est du bonus qu’il prend", ajoute Yves Gerbal.

Au culot, il envoie son book aux plus grands festivals. En 1998, à Braga, un événement majeur de la photo au Portugal, il se retrouve même en couverture du catalogue. C’est là que la galerie parisienne Les Filles du Calvaire le remarque et lui donne un coup de pouce en l’exposant à Paris-Photo, le grand rendez-vous d’octobre de l’image. « J’ai fait un mur de photos de Gilbert Garcin. J’en ai vendu 80 ! se souvient Christine Ollier. Je l’ai fait à titre de soutien. Je me suis retrouvée à gérer sa carrière ! » En cinq ans, sa cote a été multipliée par six, suscitant des jalousies chez les moins chanceux. Difficile à avaler la réussite fulgurante d’un retraité de la photographie... « On ne peut pas parier sur un succès pareil », poursuit la galeriste. « Je ne suis jamais parvenu à vendre des photos au prix où il les vend », constate Bernard Caramante, autre retraité et ancien photographe qui réalise ses tirages. « Je l’admire pour avoir eu une telle ascension ». Dans sa famille, on ne goûte qu’à moitié la prouesse. « C’est peut être difficile d’aller contre les conventions », reconnaît Garcin, « je peindrais des paysages provençaux, on dirait : papi, tu fais de jolis tableaux... »

Monique, sa femme, est de ses fervents soutiens, trop heureuse de voir son homme "très renfermé", devenir se transformer. A l’usure, elle a même fini par accepter d’entrer dans l’univers. Une madame tout le monde, au manteau rouge, a rejoint l’autre. Elle est le deuxième personnage du livre que Gilbert Garcin prépare pour leurs 50 ans de mariage. : « Sur la vie de couple, on a peut être dire des choses à dire »

Pas un message pour la postérité, juste une nouvelle expérience à partager. A quoi peu encore rêver le monsieur au pardessus ? "A être en bonne santé, à se faire vieux..."