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Louise Charbonnier

Le petit théâtre de Gilbert Garcin : le monde de la représentation comme théâtre d’une subversion du cadre.

Extrait d’un Master 2 de recherche en Sciences de l’Information et de la Communication en cours de publication à l’Harmattan. Université Louis-Lumière 2 – Juin 2006

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Une série de tirages du photographe Gilbert Garcin intitulée « Simulacres » a été présentée à la FNAC Bellecour de Lyon. Un simulacre est, littéralement, une «apparence sensible qui se donne pour une réalité» . Peut-être que Gilbert Garcin tend à signifier par là cette distance (entre apparence et réalité) et ce, doublement. Premièrement, il nous donne à penser différentes facettes de la vie humaine qui sont surtout dominées par l’illusion – l’illusion d’être libre, de pouvoir s’échapper, de ne pas être seul… – et il donne à voir ces illusions par le biais de photographies qui sont elles-mêmes (par leur nature de « traces » sur un support en deux dimensions mais aussi par une juxtaposition habile de mises en scènes miniatures avec d’autres à taille réelle) des simulacres, des simulations de la « réalité ». La nature du medium photographique producteur de «traces» trouve donc un écho dans les significations mêmes de ses clichés. Secondement, son œuvre semble témoigner, d’une façon générale, de l’ironie, de l’humour et de la lucidité qui l’habitent - où la distance, le recul par rapport à soi-même prévalent donc. Le photographe se met en scène, de manière récurrente, dans des situations qui traitent de (ses) problèmes existentialistes et «philosophiques» – si l’on entend par ce terme une distance, un doute qui font partie intégrante de toute réflexion authentique. La distance, l’humour règnent au sein de ces clichés allégoriques et intemporels qui prennent forme dans un lieu indéfini, si ce n’est – et c’est là l’essentiel - par le cadre rectangulaire de la photographie qui peut être mis en abîme dans certaines images. Celles-ci invitent le spectateur à adopter à son tour et en retour cette position distanciée, redoublant le regard de l’artiste sur ses photographies. Il s’agit alors d’une mise en abîme (du cadre dans le cadre) au carré (redoublée par le regard du spectateur).

Les photographies de Gilbert Garcin mettent souvent en jeu, outre le photographe lui-même, des cadres de tableaux, des cadres dans des cadres mais aussi le photographe dans un cadre, se penchant au-dessus du rebord d’un cadre, entrant dans le tableau en montant sur le cadre, etc. Le bord horizontal inférieur de la photographie ou du cadre est ainsi, dans une photographie de Gilbert Garcin, le lieu privilégié d’une subversion, d’une mise en scène de ce qu’est et de ce que peut être une photographie. Il montre aussi le cadre successivement comme ouverture ou comme enfermement, comme espace désiré (en tant qu’il semble promettre la reconnaissance artistique) ou comme espace angoissant, troublant. Il met en scène le cadre comme lieu de la représentation : artistique, sociale, théâtrale, picturale. L’artiste se cache dans un rebord quadrangulaire pour ne montrer aux autres que des masques portés à bout de bras ; il s’immortalise sur un portrait qu’il place, à table, entre lui et sa femme, pour figurer l’immuabilité de ce rapport de faces quotidien. Et, clou du spectacle, il montre le cadre entourant un blanc, celui du vide, du manque de la représentation. Transgressant en apparence seulement la limite entre espace de la représentation d’un tableau photographié et espace hors-du-tableau-mais-dans-la-photographie, Gilbert Garcin se met en scène, avec son cliché intitulé Le Chien d’Eliot, en train de promener en laisse un chien qui est dans une photographie, contredisant apparemment, par la représentation, le fait que « le mot chien ne mord pas » , ou plutôt, ici, que l’image d’un chien ne peut être tenue en laisse, et, a fortiori, promenée. La transgression est ici possible grâce au monde iconique de la représentation, garanti par la clôture rectangulaire. Le mot chien est prononcé dans le monde réel. C’est pourquoi le mot chien ne peut pas mordre, le signe n’étant pas « la chose ». En revanche l’image d’un chien peut être promenée puisqu’elle appartient au monde de la représentation où tout est a priori possible. L’espace représenté est un microcosme où le photographe est le seul maître à bord. Le monde de la représentation est le monde où l’artiste rétorque : « Et pourquoi pas ? ». Gilbert Garcin est le deus ex machina de son petit théâtre, où il a choisi de se mettre en scène. Une laisse établie ici un lien entre l’espace où se trouve, sur la photographie, Gilbert Garcin, et l’espace où se trouve, « sur-dans » la photographie, le chien. La photographie dans la photographie représente une plage où court le chien. Gilbert Garcin se représente devant cette photographie-dans-la photographie, courant sur une sorte de tapis roulant, pour simuler un semblant de cohérence entre les deux espaces : le chien court, il faut donc, pour suivre cette logique construite par le monde de cette représentation, que Gilbert Garcin coure aussi, puisqu’il tient le chien en laisse. C’est ici la ligne de terre qui garantit la subversion entre les deux espaces représentés (Marin) opérée par la laisse.