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Rencontre avec Gilbert Garcin
A la Galerie de l’Artothèque de Vitré
Pour l’exposition SIMULACRES

par
Gérard LE DON

Une rencontre attendue depuis le printemps dernier, depuis que j’ai pu voir « en avant-première » les photographies qui seraient exposées à la rentrée — accompagnées de ce document, distribué par l’Artothèque qui organise l’exposition conjointement avec la galerie des Urbanistes à Fougères :

« Gilbert Garcin se photographie et se met en scène dans différentes situations à la limite du réel. Ces petits décors qu'il bricole avant de les photographier en y plaçant son portrait génèrent des images presque vraisemblables. Avec humour et dérision, chaque scène nous raconte une possible aventure de Gilbert Garcin.
« A l'heures des images virtuelles, Gilbert Garcin bricole de petites mises en scènes avec trois fois rien, de la colle, des ciseaux, quelques matériaux pauvres. Il multiplie les clins d'oeil, détourne les références. Il joue à être le sujet et l'objet de ses propres image. A se travestir ainsi dans un personnage omniprésent, à s'inventer d'invraisemblables aventures dans des décors surréalistes, Gilbert Garcin continue de rire de lui-même. La photographie devient l'image dont il est le héros, multipliant les épisodes d'une illusion comique sans cesse renouvelée. Dans cet autoportrait en forme de simulacres, le photographe regarde le photographe qui, peut-être, feint d'être photographe... »

 

 
COMPTE-RENDU DE L’ENTRETIEN
1. La technique  
 

Gilbert Garcin insiste beaucoup sur l’aspect « minimaliste » de sa technique. Son atelier, c’est sa table de cuisine, où il bricole ses mises en scène à base de carton, de colle, de photographies découpées, de sable, de pièces de Meccano. Pour la n° 162, il verse de l’encre de Chine dans un bol, puis de l’huile pour faire des « yeux » sur l’encre, et accroche une photo de lui au-dessus de manière à ce que celle-ci (et non son visage !) se reflète dans le bol. Les paysages qui servent parfois de fond aux mises en scène sont des diapos projetées sur le mur derrière la table. Gilbert Garcin nous a montré la petite maquette d’une dizaine de centimètres qui lui a servi pour composer la photographie de l’affiche : ce n’est pas « arts et innovations techniques » ! Je dirais que pour lui l’appareil photo est un outil banal, aussi peu « technique » que le crayon ou le pinceau. Pas de flash (« Je ne sais pas utiliser le flash »), pas de couleur. Dans le même esprit, il se prend lui-même comme seul et unique modèle — gratuit, facilement disponible ! Depuis peu, son épouse pose aussi et apparaît dans les mises en scène.Gilbert Garcin ne veut pas utiliser l’ordinateur, pour deux raisons en quelque sorte opposées. D’abord, il entend créer un effet de réalité, et cet outil n’est pas approprié : la tentation de l’ordinateur, c’est le fantastique. Dans ses photos, le sable est du vrai sable et les ombres que projettent les personnages sont vraiment leurs ombres, du moins celles de leurs silhouettes. Ses compositions doivent avoir l’air « d’exister pour de vrai », comme disent les enfants. Il crée une illusion sur la table, regarde dans le viseur, fait des essais, jusqu’à ce qu’apparaisse quelque chose qui fasse vrai. Il se dit alors « Je vais leur faire croire. » La deuxième raison, c’est que ses photos doivent garder un côté bricolé, imparfait.

 

2. Les titres
 

Au départ, il ne donnait pas de titre à ses photographies : « Les titres m’embêtent ». Il essaie que ses images soient les plus « ouvertes » possible, et le titre oriente et ferme la lecture. A la rigueur, on peut faire des titres comme Magritte, sans lien avec ce qui est montré. Ce sont les meilleurs. Pour ma part, bien que je sois entièrement d’accord avec ce principe, j’aime beaucoup quand même certains titres évidents, qui « ferment » la lecture, comme par exemple « S’aimer » ; ils ramènent tellement, et brutalement, la poésie de la mise en scène au quotidien et à l’intime qu’ils font rire.

C’est sa galerie qui lui a demandé de mettre des titres — et pas des numéros — pour qu’on puisse identifier les photographies.

Il a en projet de publier ses oeuvres avec, en regard de chacune, une liste de titres proposés par diverses personnes, enfants ou adultes. Quelques lignes seraient laissées au lecteur pour qu’il puisse compléter.

Détail intéressant, me semble-t-il : s’il ne veut pas mettre de mots sur sa photographie « après coup », Gilbert Garcin compose en général à partir d’une phrase, et souvent d’une citation. Ainsi de la série des Sisyphe, qui illustre le célèbre « Il faut essayer de se représenter Sisyphe heureux » de Camus. Il faut que j’y réfléchisse, mais il me semble bien qu’il y a quelque chose en relation avec la question du titre.

 

3. L’autoportrait et la dérision
 

A la question : « Pourquoi vous représentez-vous toujours dans vos photos ? », Gilbert Garcin répond volontiers par l’argument du minimalisme, mais ajoute aussi : « Ce n’est pas moi. Il s’agit de créer un personnage. » Après divers essais (un bob…) qui ne fonctionnaient pas bien, il a trouvé l’idée du pardessus au cours d’un essayage systématique devant sa glace. Ce pardessus, qui appartenait au grand-père de Monique Garcin, lui donne l’air d’un M. Toutlemonde vaguement dérisoire, celui par exemple de M. Hulot auquel il fait plusieurs fois référence. Une connivence est ainsi créée avec le spectateur, qui est invité à se reconnaître dans le personnage.

Un détail montre bien que celui-ci est une composition : sur certaines photos, il est formé de petits bouts rapportés — un visage d’il y a quatre ans, un bas de pantalon collé sous le pardessus. Les raccords sont retouchés à l’encre sur la figurine.

Ce traitement de l’autoportrait interroge et tourne en dérision le médium photographique, depuis toujours lié au portrait d’ailleurs. Le photographe se met en scène dans des cadres, sur des affiches, multiplie à l’écœurement les portraits de lui-même et met en cause l’acte-même par lequel il crée. Ce qui ne va pas sans provoquer des réactions : « Revenez me voir quand vous ferez de la photographie », lui lance-t-on la première fois qu’il montre son travail. Pour autant, il ne veut pas se prendre au sérieux : il faut « rester dans le jeu ».

 

4. L’engagement

 

La pratique obsessionnelle de l’autoportrait a plus explicitement une visée polémique. Elle veut tourner en dérision le culte de la célébrité : tout le monde se montre, se met sur des affiches — y compris certains leaders politiques qui feraient bien de ne pas d’y mettre, dit-il. Du reste, lorsqu’il a commencé à exposer, à Marseille, les réactions ont été souvent négatives dans son entourage « plutôt traditionnel », ce qui montre bien à mon avis l’aspect finalement subversif de son travail.

Plus surprenant pour moi, qui suis surtout sensible au regard à la fois poétique, pathétique et dérisoire que son œuvre porte sur la vie, Gilbert Garcin fait état d’une dimension politique de son œuvre : ce qu’il y a d’obsessionnellement ordonné et « comptable » dans son personnage dénonce tous ceux qui rêvent d’un monde où règnerait l’ordre, nommément J.-M. Le Pen. Ainsi la photographie 90, qui montre le personnage perché sur un tas de galets soigneusement numérotés, a-t-elle été faite pour illustrer un tract local contre le Front national. Il est vrai que lors du jeu où il proposait à tous ceux qui voulaient de donner un titre à ses photographies, celle-ci avait reçu, entre autres : « Plus jamais ça » et « L’holocauste ». Cette dimension politique ajoute pour moi une « strate » plutôt sympathique au « sandwich » que constitue pour lui chacune de ses photographies.

La photographie de Gilbert Garcin est-elle de l’art ? Est-elle même de la photographie ?(Voir ci-dessus.) La réponse me semble évidemment oui (elle est exposée par l’Artothèque !). Elle se donne en tout cas comme un prolongement de l’histoire de l’art : c’est en réaction au sentiment d’étrangeté qu’il avait jadis éprouvé dans certains musées devant des œuvres qui ne lui disaient absolument rien que Gilbert Garcin a introduit l’humour dans ses photographies, afin qu’elles parlent tout de suite au spectateur. Après, on peut y voir autre chose. Le rêve étant, semble-t-il, « d’arriver à faire quelque chose d’universel ». Ne parler que de soi pour y trouver l’Homme et sa condition ?