Rétrospective
en quatre-vingts photographies
Histoire d’un jeune premier
… ou l’extraordinaire aventure de Monsieur Garcin
vue par une galeriste encore sidérée
Gilbert Garcin est un jeune premier qui célèbre
pourtant ses 80 ans cette année, dont quinze d’une
carrière fulgurante, plaisir que nous avons le bonheur
de partager avec son public et ses nombreux aficionados par
une exposition rétrospective et la parution d’un
bel ouvrage chez son éditeur fétiche, Filigranes.
Cela peut paraître saugrenu, voire déplacé,
de traiter M. Garcin de jeune premier, mais rassurez-vous,
il ne m’en voudra pas, bien au contraire… En général,
il en rigole discrètement, avec le ravissement faussement
modeste de la star très respectée qu’il
est devenu ! Pour mieux éclairer ce succès,
voici un résumé des origines de son aventure.
Tout d’abord, c’est en mai 1998, à l’instar
de milliers d’autres spectateurs depuis lors, que je
suis tombée en arrêt devant les mises en scène
pourtant toutes simples de Gilbert Garcin. Je l’ai découvert
grâce à un grand révélateur de
talents, Rui Prata, directeur du festival Encontros da Imagem
de Braga, (Portugal) car il fit sa première exposition
lors de ce festival. Mais c’est surtout la rencontre
avec Gilbert Garcin et sa délicieuse femme Monique
qui me séduisit : leur fraîcheur inattendue,
un humour pince-sans-rire, mélange subtil de Marseillais
et de Londonien, une simplicité à toute épreuve
liée à une vraie fausse modestie… C’est
ainsi que Mister G. – comme je le surnomme tel
un clin d’œil à ses pairs : Messieurs
Tati et Hitchcock – me plut tout autant que ses
photographies : grand monsieur dégingandé
mais très charismatique avec sa belle tête ovale
émergeant bien droite de son grand imper, m’expliquant
qu’il avait tout bonnement eu envie d’une seconde
vie et qu’il s’était rendu pour cela aux
stages d’Arles trois ans auparavant pour apprendre le
photomontage. Depuis lors, il avait imaginé un personnage
dont il porterait la défroque à l’instar
d’un Tati, à qui il avait emprunté le
chapeau dans ses premières images. Ce personnage, incarnation
ambiguë de lui-même, tel une projection narcissique
ou modèle idéal deviendrait l’interprète
faussement burlesque de situations mises en scène.
Pour le reste, il avait cherché une méthode
de création pouvant lui permettre de développer
ses idées de manières autonome et économique
- car « évidemment » il
s’agissait au départ d’un éventuel
amusement. Naturellement l’investissement se devait
d’être avant tout un plaisir intellectuel et le
fruit d’un travail personnel qui lui permettrait d’occuper
au mieux sa vie et celle de sa femme par des rencontres et
des voyages pour les années à venir car à
l’évidence la seconde partie de leur vie se devait
d’être motivante !
Le plaisir du voyage, pourquoi pas ! L’amusement
également, mais cette aventure prenait un tour inattendu
car cela se mêlait à un rêve d’artiste
assumé ainsi qu’à un curieux mélange
de spontanéité et de rationalisme, le tout chez
un homme de 65 ans ! Tout cela paraissait effectivement
si simple et humain, voire faussement naïf, mais le résultat
en seulement trois ans de prétendu amusement parlait
pour lui-même, et me suggéra mon propre plaisir !
Par la suite, ce qu’il disait se révéla
être vrai tandis que lui-même s’avéra
très attachant – même si sa personnalité
peut être aussi ambiguë que le personnage qu’il
s’est construit. En effet, Mister G. n’est pas
plus facile d’accès que l’énigmatique
M. Hitchcock, et son œuvre n’est pas aussi évidente
que pourrait nous le faire croire une analyse par trop superficielle
de ses photographies. Je découvris ainsi, au fil du
temps, un véritable artiste – parfois complice,
parfois distant, parfois pétaradant –, doutant
en coulisse de lui-même malgré une apparente
aisance heureusement consolidée par un caractère
bien trempé de Marseillais philosophe et têtu.
En effet, à 70 ans et en pleine envolée, Gilbert
Garcin passait, somme toute, par les affres d’un jeune
artiste tout en cherchant à atteindre ses rêves
« inavouables de succès » avec
la ténacité d’un ancien patron de PME
et surtout avec la volonté irrépressible d’un
septuagénaire lucide sur le temps qui s’amenuise.
Parallèlement, Monsieur Garcin doubla son pragmatisme
d’une méthode rigoureuse qu’il établit
dès l’origine en travailleur obsessionnel et
comme tout artiste sérieux. La sienne est simple et
effectivement économique : après quelques
réflexions humanistes, ou à partir de quelques
recherches sur des thématiques universelles, qu’il
pourrait éventuellement désirer incarner, il
se donne pour tâche de réaliser quotidiennement
des croquis de situations au potentiel emblématique
ainsi que des photos de lui-même en correspondance.
Il se sert par la suite de sa figurine découpée
et parfois de celle de sa femme en la (les) plaçant
dans une maquette construite avec des matériaux basiques
(colle, cordelette, ciseaux, encre, papier, photos, etc.)
à l’échelle d’une table. Enfin,
il réalise un mini-reportage photographique éclairé
par deux vagues spots de jardin dans le minuscule cabanon
de son grand-père à La Ciotat. Cette démarche
accomplie, et au terme d’une sélection drastique,
il se décide pour une seule image, et encore pas toujours,
car l’échec est souvent au rendez-vous, comme
le précise Gilbert Garcin en créateur philosophe.
Chaque année ont émergé ainsi entre dix
et quinze photographies, selon le succès du cheminement
artistique, et après dix années s’est
constitué un corpus impressionnant de plus de trois
cents photographies.
Le plus sidérant est que Gilbert Garcin nous touche
encore et toujours par ses petites mises en scène subtilement
bricolées. Et si le charme opère, c’est
que dans ces « petites philosophies »,
il nous parle d’évidences qui nous concernent
tous : celle de la vie qui s’écoule, du
temps qui fuit, de la ténacité qu’il faut
pour continuer, que finalement la fausse modestie n’a
pas lieu d’être et qu’il faut savoir s’engager.
Mister G. nous évoque en images qu’il est préférable
de « faire de son mieux» (1999), même
si on fait « le paon » (1997) tout en
« connaissant ses limites » mais en
visant « le cœur de la cible »
(1998) car au fond on ne fait que « rejouer de
vieux airs connus», celui de Narcisse ou celui de Sisyphe
et d’Atlas, qui est de toute façon tantôt
heureux tantôt malheureux car il aura toujours le poids
du monde sur ses épaules… Et s’il faut,
bien sûr, prendre quelques « précautions
élémentaires » (2002) pour se préserver
et s’il faut savoir notamment « garder son
indépendance » (1999), il est nécessaire
de « courir après le temps »
(1995) car au fil1 de celui-ci « le plus court
chemin » (2004) finit par se dessiner de lui-même
jusqu'à « la dernière ligne droite »
(2000). Et, malgré tout ou grâce au « regard
des autres »2, sa « soif d’absolu3 »
peut éventuellement aider à « changer]
le monde » et à « conquérir
d’espace4 » poétique. À l’évidence :
à chacun « le choix des moyens »
(2004), pour lui il est devenu tant « l’artiste
[que] son double» car « la tentation »
(2003) a été trop grande de s’incarner
lui-même, même s’il n’est au fond
qu’un « funambule5 » sur papier,
sans aucune certitude. De toute manière, le seul et
« dernier miracle», c’est lui et sa
femme et leurs 160 ans bien préservés dans
leur « tour d’ivoire6 » qu’ils
ont construite lors de « leur union» il y
a maintenant cinquante-cinq années. Et par «
crainte de l’ignorance », Mister G. nous
invite à regarder « le dessous des choses »
(2001) sans trop se fier « aux promesses du seigneur »
ni aux « incertitudes de la reproduction »
car sinon on risquerait de « vivre dans un désert »
(1997), et il vaut mieux « lorsque le vent viendra »
(2007), « s’être aimé »és »
et avoir su préserver une « récolte
tardive » à deux plutôt que d’avoir
commis « l’irréparable »
(2003) et d’avoir à subir « la colère
divine » (2002) pour avoir été par
trop « ambitieux» (2003) !
Bon anniversaire Mister G et Miss M !
De la part de Christine Ollier, directrice
artistique de la galerie Les filles du calvaire.
Avec la complicité de Stéphane Magnan, l’homme
de la situation, de l’équipe indéfectible
des Filles et notamment Charlotte Boudon et son angélique
patience, de tous ceux qui soutiennent l’homme et l’œuvre,
comme son fils Philippe, son loyal éditeur Patrick
Le Bescont, ses critiques de la première heure Armelle
Canitrot, Yves Gerbal, Magali Jauffret, de ses amis photographes,
même si certains sont parfois un peu jaloux (!), ses
fans et ses internautes toujours au rendez-vous !
Paris le 1er mai 2009
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